2010 – SFR
Pierpoljak : « La musique et l’amour de mes enfants m’ont sauvé la vie »

Passée une période plutôt sombre sur le plan personnel, Pierpoljak revient avec un nouvel album façon « lumière au bout du tunnel ». Légendaire Sérénade, c’est l’histoire d’un homme enfin en paix avec le monde et avec lui-même, qui ne carbure plus qu’à la musique et – surtout – l’amour de ses enfants (on y reviendra). Le premier single, J’me comprends tout seul, nous présente d’ailleurs Pierpoljak sous un nouveau jour : plus joueur, plus enjoué, plus pop même… Rencontre.
Tu as plus de quinze ans de carrière derrière toi, tu sors aujourd’hui ton onzième disque, quel bilan tires-tu ton parcours jusqu’ici ?
Sans faire dans la prétention, je suis assez content et assez fier de vivre encore de ce qui me plaît, à savoir la musique. Elle m’a sauvé la vie à plusieurs reprises. L’amour de mes enfants aussi.
Est-ce que Légendaire Sérénade représente un nouveau départ pour toi ?
Je n’ai pas vraiment de nouveau départ, je pense que c’est plus simplement une suite. Depuis le dernier album en 2006, il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie, donc je raconte ça sur mon album. C’est comme si j’avais été très amer et plein de rancœur à un moment et que j’avais réussi à chasser tout ça en écrivant ces chansons pour arriver à quelque chose de positif : l’amour, les sentiments en général, et surtout la force que tes enfants peuvent t’apporter. J’y reviens beaucoup, mais c’est vraiment essentiel pour moi.
La chanson-titre termine d’ailleurs l’album sur une note plus positive…
Cette chanson, c’est le début d’une nouvelle histoire donc j’ai fait exprès de la mettre à la fin. C’est vrai que les autres morceaux de l’album ont un ton plus triste, amer ou mélancolique – par exemple, quand je vois mon petit garçon repartir dans la voiture de sa mère, je suis triste – mais j’ai progressivement gommé la rancœur et la haine qui m’animaient. En écrivant Légendaire Sérénade, je me suis rendu compte que ce n’était plus tout à fait les mêmes lignes. Cet album m’a vraiment aidé à tourner une page : le plus important, c’est mes enfants, pas ce qu’il y a entre leurs mères et moi.
Musicalement, cet album est plus immédiat, plus « pop » dans un sens. Était-ce une volonté de ta part ?
Je voulais surtout qu’on entende bien les paroles, et la meilleure chose pour y arriver, c’est de les mettre en avant. Ce n’est pas que je tourne le dos au reggae, bien au contraire, mais je ne me voyais pas continuer à en faire indéfiniment sous sa forme originelle. Je suis différent de ça. C’est aussi le disque où je joue le plus des instruments : j’ai fait la basse sur sept morceaux et puis j’ai bien dû faire une petite guitare ou joué une percu par-ci par-là. Du coup, l’album s’est construit comme ça, au fil des idées et si ce n’est pas reggae au sens propre, ça reste ensoleillé, avec une vibe Caraïbes. Ce n’est pas un disque pour danser comme un bourrin, mais plus pour écouter.
Légendaire Sérénade, c’est finalement l’album d’un homme apaisé…
Voilà, c’est le disque de l’apaisement, pas celui de la maturité. (rires)
Quelle est l’histoire derrière le single J’me comprends tout seul ? Pourquoi s’être mis soudain au « name-dropping » ?
(Rires) Tu sais, c’est comme beaucoup de chansons : elles commencent comme ça et tu ne sais jamais où elles vont finir. Un jour une voisine est venue me prendre la tête à cause du bruit, et j’ai commencé à écrire une chanson sur ça, et puis « voisine » ça m’a fait penser à Renan Luce, donc je suis parti sur lui ! (rires) Comme la construction me plaisait bien, j’ai continué en y mettant Tiken Jah Fakoly, Guizmo de Tryo et j’ai fini sur Johnny. Mais si on y regarde bien, c’est avant tout une chanson sur la solitude.
Est-ce que tu penses avoir ouvert une voie pour le reggae en France avec le succès public de ton album Kingston Karma en 1998 ?
Très honnêtement je ne sais pas. Je pense que j’ai certainement dû en influencer certains comme moi j’ai pu être influencé à l’époque. Sauf que mes racines à moi sont plus jamaïcaines et je n’ai jamais arrêté d’en écouter. Même si je fais des sons qui s’en éloignent parce que je fais un truc qui me ressemble plus, je continue à suivre l’actualité reggae et ses évolutions en Jamaïque. C’est moins spirituel qu’à l’époque, mais j’écoute quand même et il y a toujours des trucs qui me plaisent. Tu sais, le reggae, une fois que tu es dedans, tu n’en ressors jamais. (rires)
CHRONIQUE DE L’ALBUM
Couleurs caraïbes et folk pour le onzième album de Pierpoljak. L’enfant terrible du reggae français se renouvelle musicalement et spirituellement avec habileté, quelque part entre Soft et Francis Cabrel.
Les Petites Antilles ne sont pas souvent la direction des chanteurs français, qui préfèrent prendre la direction de Cuba ou de la Jamaïque. Après avoir beaucoup fréquenté la patrie du reggae, Pierpoljak s’est souvenu que, jadis, il descendit d’un cargo sur le quai du port de Fort-de-France et s’installa un temps sous ces tropiques-là pour écrire des chansons. Qu’on ne s’étonne pas, alors, que son onzième album, Légendaire sérénade, navigue dans des parages musicaux qui évoquent volontiers la vague folk-reggae douce qui intéresse beaucoup de musiciens antillais actuellement (Soft est le groupe le mieux entendu en métropole, parmi tous ceux-ci) et que Pierpoljak ait fait preuve d’un beau discernement dans ses invitations : Thierry Fanfant, Dédé Saint-Prix, Jean-Philippe Fanfant, Pascal Danaë…
Légendaire sérénade est un disque plus volontiers pastel que le reste de la discographie de Pierpoljak. Il est vrai qu’il s’attarde sur sa situation de père n’ayant pas la garde de ses enfants, qu’il évoque avec émotion l’œuvre et le message d’Aimé Césaire, qu’il évoque les souffrances du métissage – thématiques qui réclament mieux que des coups de poing et des phrases sommaires. Ainsi, il a rarement atteint une telle cohérence entre ses textes et ses climats musicaux et laisse entendre le bruissement des doigts sur les cordes, le soupir derrière le chant, l’air derrière la chanson, performance rare et, pour tout dire, inattendue chez lui. Il en résulte un disque humain, attachant, sensible, qui fait oublier quelques titres volontiers caricaturaux de ses années de reggae « conscient ». Sans doute plus exigeant dans l’écriture, il a également passé un cap en la matière et trouve, çà et là, des bonheurs d’expression qui font parfois penser au meilleur Cabrel. D’ailleurs, il parvient à être vraiment drôle dans l’exercice très risqué de l’autodérision professionnelle dans J’me comprends tout seul.